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    Metin Arditi

    « La finalité des arts est d’apporter une liberté »

    Metin Arditi a passé les sept premières années de sa vie à Istanbul, au sein de sa famille. Il a ensuite fréquenté une école internationale en Suisse, en internat, puis à 18 ans a poursuivi ses études à l’EPFL, où il a obtenu un diplôme d’ingénieur-physicien et un diplôme post-grad en Génie atomique. Il a poursuivi ses études à l’Universite de Stanford, où il a obtenu un MBA. Après avoir passé deux années chez McKinsey, il est revenu en Suisse où, dès l’âge de 27 ans, il s’est installé à son compte et a développé ses activités dans le domaine de l’immobilier. Il a, en parallèle, enseigné trois matières à l’école polytechnique de Lausanne : la physique, l’économie et les lettres. A 50 ans, il se tourne entièrement vers l’écriture. Metin Arditi a également présidé l’Orchestre de la Suisse romande, s’est investi dans la construction du Musée Bodmer et a créé la Fondation Arditi. Son regard sur la place de la culture dans la vie est aussi éclairant que lumineux.

     

    Vous dites souvent, Metin Arditi, que votre enfance a façonné votre sensibilité à la culture, à l’art, et votre rapport à l’écriture. De quelle manière ?

    Mes parents n’étaient pas des intellectuels, mais des autodidactes très respectueux de la culture. A la maison, à Istanbul, on parlait 5 langues. C’était une ville extraordinairement cosmopolite. Mes trois langues maternelles étaient le turc, l’espagnol et le français. À l’internat, il y avait 25 ou 30 nationalités différentes. Jusqu’à mon adolescence, j’ai baigné dans des environnements extrêmement et harmonieusement mélangés.

    De 7 à 18 ans deux choses m’ont marqué : d’abord, en internat, j’avais beaucoup de temps à disposition. J’ai donc fait beaucoup de théâtre, beaucoup écrit. Ces activités artistiques me comblaient parce que les arts offrent des émotions qui étaient les plus proches de celles qu’on ressent dans les bras d’une mère. Les arts incarnent la beauté et l’amour. Lorsqu’on se trouve en état de solitude, les arts sont là, à disposition… On n’a qu’à lire un livre ou aller voir une exposition. Le bonheur est dans le pré…

    La deuxième chose qui a beaucoup influencé ma vie, c’est l’internat. On apprend ce qu’est la solitude, elle devient une sorte de drogue que l’on recherche, que l’on revendique. Les relations professeurs-élèves étaient très différentes de ce qu’elles sont aujourd’hui, les premiers pouvaient se permettre toutes sortes d’injustices. Nous étions souvent révoltés et ce mélange d’inacceptation de l’injustice et de solitude a défini pour toujours mon rejet de toute hiérarchie.

     

    Cette expérience vous a poursuivi toute votre vie : vous êtes toujours rétif à la hiérarchie ?

    Absolument ! J’étais et je reste incasable. Je suis donc devenu très tôt indépendant. J’ai correctement gagné ma vie jusqu’à 40 ans. J’ai ensuite vendu tout ce que j’avais. Je déteste recevoir des ordres, je déteste également en donner. Je n’étais pas fait pour une hiérarchie, même si je me trouvais au sommet.À 40 ans je me suis enfin posé les bonnes questions : dans quel domaine ouvert, sans limites, pourrais-je m’exprimer en restant largement solitaire (on ne l’est jamais tout-à-fait, bien sûr)? Et j’ai découvert que c’était l’immobilier.

     

    Vous faites de vous-même une analyse qui vous permet d’être dans le confort absolu. C’est important de savoir se décrypter ?

    Deux choses m’ont aidé à cela. La première, c’est l’écriture. Cela fait 25 ans que j’écris. La seconde est que les ans qui passent vous permettent d’avoir du recul. Il y a 20 ans, je n’aurais pas pu faire ces analyses.

     

    Il y a une sorte de cheminement ?

    Oui, mais ce cheminement a énormément d’obstacles. On apprend en se trompant.

     

    En gardant votre indépendance, vous avez pu avoir des activités de création ?

    Cela m’a donné l’occasion de construire, de transformer, de rénover. C’est ce qu’on appelle au sens large le « commerce », l’échange avec autrui, le fait de retrouver des gens face à soi qui ne sont pas dans une relation hiérarchique. J’ai adoré ce que j’ai fait. Chacun a sa façon de faire de l’immobilier, mais notre branche est tellement complexe et difficile que tout apport culturel ne peut que jouer un rôle majeur.

     

    Qu’entendez-vous par apport culturel ?

    La culture est là pour vous aider à comprendre autrui. Le théâtre, la lecture, la musique, la peinture développent votre sensibilité. Ce sont des moments de plaisir, de beauté. La finalité de tout cela est quasiment spirituelle. Or, comprendre autrui est absolument central dans toute activité commerciale. C’est la clé. C’est ce qui permet de se mettre « à la place de ». Quand un couple achète une maison ou un appartement, il prend une décision majeure sur un plan économique, mais qui fait aussi intervenir beaucoup de passion et d’éléments émotionnels.

     

    Vous donnez la définition du marketing, où l’on place les gens au cœur de la réflexion ?

    La culture permet de distinguer le bien du mal, d’avoir une éthique, l’élément nécessaire pour se garantir un succès à long terme dans les affaires. L’éthique peut parfois freiner les succès à court terme, parce qu’on se fixe des règles. On s’interdit des facilités. Mais on garde sa dignité. C’est à dire sa force. On se fixe des caps et on les tient. Cela donne de la cohérence au travail. On prend des décisions avec plus de détermionation. Et dans le long terme, cette cohérence et la fiabilité qui en émane font que les gens aiment travailler avec vous.

     

    Cela génère selon vous la confiance et le plaisir de l’échange ?

    C’est une règle que m’a enseigné mon père germanophone : « Leben und leben lassen » (vivre et laisser vivre). C’est à dire gagner et laisser gagner, ce qui permet de créer des liens. Cela ressemble à la fable du Héron de La Fontaine, dont la morale dit : « les plus accommodants sont les plus habiles ». Le risque du succès, c’est la vanité qu’il génère. J’essaie de me préserver au mieux de la vanité, c’est une lutte du quotidien. Or, tout ce qui est culturel vous ramène à l’humilité. Notamment l’écriture romanesque. C’est tellement difficile de capter le caractère des personnages ! On est constamment dans l’échec. Ce n’est jamais fini.

     

    Ecrire, cela prend donc beaucoup de temps et de disponibilité d’esprit ?

    Et de travail. Rien ne remplace le travail. Aujourd’hui nous vivons dans une société de loisirs, avec beaucoup de dispersion de soi. Avoir le temps, c’est donc une chance.

     

    Vous avez complètement abandonné les arts entre 18 et 50 ans ?

    Pas tout à fait. J’ai toujours conservé un contact avec le savoir. A l’Ecole Polytechnique de Lausanne, à différentes périodes de ma vie, j’ai enseigné dans 3 domaines : la physique, l’économie et les lettres. C’est ma grande fierté. Et hop, vous voyez, je deviens vaniteux (rires).

     

    Ce sont pourtant des domaines diamétralement opposés. Vous n’aviez pas pu choisir entre les sciences et les lettres ?

    ça c’est fait comme ça. Les domaines se sont rajoutés les uns aux autres, mais je n’ai pas « papillonné ». En 2006, le théâtre Le Poche et le théâtre de Vidy à Lausanne ont monté une pièce que j’avais écrite : « Dernière lettre à Théo ». Un jour, je déjeunais avec Françoise Courvoisier, la directrice du théâtre Le Poche, et elle me dit : « il y a 30 ans que je suis dans le milieu théâtral genevois, je ne t’ai jamais croisé nulle part, mais tu me parles de théâtre comme un professionnel ». ça m’a déstabilisé : j’ai compris que j’avais coupé les ponts, j’avais tiré un trait. J’étais dans mes affaires.

     

    La musique, c’était plutôt du mécénat ?

    Le mécénat est venu après. La musique était d’abord un acte citoyen : l’OSR avait des problèmes, j’estimais que c’était de ma responsabilité de citoyen naturalisé à Genève de faire quelque chose, dès lors que l’on m’y invitait. On m’a appelé parce qu’en 1995, en pleine crise immobilière, le magazine « Bilan », m’avait consacré un grand article de 7 pages. Les responsables de l’OSR, à l’époque, ont dû se dire : pourquoi pas lui, il se débrouille assez bien en matière de culture et dans les affaires…

     

    De là est donc venu le contact avec l’OSR. ça vous a beaucoup touché ?

    Oui j’avais fait beaucoup de musique étant adolescent et je trouvais que j’avais une chance folle que l’on fasse appel à moi. J’ai commencé par créer la commission sponsoring et mécénat. Puis j’ai pris la vice-présidence, puis, durant les 13 dernières années, la Présidence. J’y ai passé au total 18 ans. La même année à laquelle je suis entré à l’OSR, j’ai commencé à écrire. Cela s’est fait parallèlement.

     

    Est-ce que cela a été révélateur dans votre rapport avec le monde des affaires ?

    Cela m’a ouvert les yeux et permis de retrouver une certaine liberté de pensée vis-à-vis de mes propres faiblesses. Quelques mois plus tôt, il y avait eu un article dans le magazine « Banque et Finance ». Avant sa publication, je découvre qu’on mentionne que j’avais fait du théâtre. J’ai demandé à ce qu’on enlève ce passage, car je craignais ce que pouvait en penser le « monde des affaires ». Aujourd’hui, je multiplie les chroniques dans La Croix où je souhaite que le théâtre soit obligatoire dans toutes les écoles. Je considère cet art comme une possibilité pour tout un chacun d’acquérir une liberté, une aisance, une compréhension d’autrui.

     

    Quel rapport entretenez-vous avec vos personnages ?

    Dans l’écriture dite littéraire, il n’y a pas de schéma. On reste à la découverte de ses personnages. Ceux-ci parlent par défaut. Il m’arrive de penser à une scène ; je l’écris, et quand je la relis, cela sonne faux. Alors il faut la réécrire. Le personnage ne va pas me parler dans mon sommeil, je ne vais pas entendre des voix. Simplement, l’écriture juste des comportements du personnage ne vient pas du premier coup. Il faut parfois s’y reprendre cinquante fois, le chiffre n’est pas exagéré. Et il n’y a pas moyen de faire plus court.

     

    Ces cheminements débouchent parfois sur des surprises, pour l’écrivain comme pour ses lecteurs ?

    C’est juste, on se retrouve totalement hors de contrôle. Cela fait partie du métier, que d’offrir au lecteur à la fois une grande surprise et la conviction que les choses ne pourraient pas être autrement. Je prends souvent comme exemple une vieille série télévisée qui s’appelait « Les 5 dernières minutes ». Le commissaire Bourrel, joué par Raymond Souplex, avait chaque fois un crime à élucider et, cinq minutes avant la fin, il se tapait le front et disait : « Bon sang, mais c’est bien sûr » ! « Bon sang » voulait dire : « c’est une surprise » et « c’est bien sûr » voulait dire « c’est évident ». C’est cela, l’écriture romanesque.

     

    Votre engagement est multiple, l’OSR, la Fondation Arditi. Mais aussi le Musée Bodmer ?

    J’ai supervisé la construction du Musée. C’était un immense privilège et un non moins immense plaisir : les livres, la culture, l’immobilier… Travailler avec Botta était une belle expérience, du plaisir aussi. J’ai quitté le conseil de fondation de la Bodmer une année après la fin de la construction.

     

    Vous rencontrez aussi beaucoup vos lecteurs en direct ?

    Bien sûr. L’échange avec les lecteurs, c’est la finalité. L’autre semaine j’étais au Cercle littéraire de Lausanne. La salle était bondée (ça y est, je redeviens vaniteux…), au moment des questions et des signatures, les gens m’interrogeaient, ils avaient lu, ils connaissaient de moi certaines choses que moi-même je ne connaissais pas. C’était, comme toujours dans ces cas, très émouvant, gratifiant.

     

    Vous découvrez des choses sur vous grâce aux lecteurs ?

    Constamment. Grâce à eux je comprends ce que je n’avais pas compris. Quelqu’un met une lumière où il n’y en avait pas.

     

    Avez-vous joué dans des pièces de théâtre ?

    A deux reprises. Mon texte sur La Fontaine a été adapté par Alain Carré et j’ai joué le rôle de l’auteur, au théâtre du Crève-cœur. J’ai aussi écrit et joué une pièce qui s’appelle « Maestro » pour la Radio suisse romande. Le monologue d’un chef d’orchestre : j’ai adoré ça. Mon roman, « Juliette dans son bain », sera monté en film, et j’ai déjà dit au metteur en scène qu’il faudra me trouver un petit rôle. Je lui ai dit que c’était pour rigoler, mais en réalité ça m’intéresserait beaucoup… (rires)

     

    Comment procédez-vous pour définir les sujets de vos romans ?

    C’est très variable. Le roman que je termine, je l’avais en tête depuis 8 ans. Et j’en ai un autre qui est une forme de suite, bien qu’il se passe à 8 siècles de différence. C’est difficile d’attraper un bon sujet. Certains thèmes reviennent, comme la filiation, les arts… Ils s’imposent d’eux-mêmes.

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